Julia Gault
La constance de l'eau
21 novembre 2019

(Re)jouer la pièce

La constance de l’eau devient œuvre lorsqu’elle est activée par un spectateur percevant les forces qui la travaillent et la traversent. Il persiste un sentiment de fragilité, une tension perceptible et une sensibilité à cette rencontre oxymorique de matériaux en proie au délitement. Conscience humaine des limites physiques et projection de l’inévitable changement d’état : c’est la chute ou la disparition. L’exposition de la pièce au public performe l’œuvre, qui demeurait potentielle jusqu’alors. Sans la temporalité première de la rencontre avec le spectateur, l’œuvre est en suspens, incomplète. Elle reste telle une abstraction flottante, et retrouve son ancrage concret et plein au moment d’une exposition. Le sentiment de fragilité, nourri par le dispositif entropique (1), s’inscrit au centre de l’œuvre. Toutes les phases de la rencontre, toutes les qualités du vécu pendant l’expérience, sont mises en lumière et appartiennent dorénavant à l’œuvre constituée.

La constance de l’eau s’apparente ainsi à une sculpture en évolution, mouvante, délimitée par le déploiement de temporalités : l’écoulement de l’eau, le processus de destruction, la durée de l’exposition, le rythme interne du spectateur, l’attente suscitée par le caractère éphémère de l’œuvre. Elle s’apparente encore à une pièce performative mettant en scène l’entropie face à laquelle le spectateur prend conscience de l’irréversibilité du phénomène de dégradation, entropie projetée sur une sculpture tentant de se tenir en tant que forme.

Originellement créée en résonance avec les conditions d’exposition en extérieur de la Thundercage, la proposition plastique affirme ensuite son identité et son discours indépendamment de son lieu. La pièce porte en elle sa fragilité comme ses contradictions. Elle renouvelle sa signification dans ce nouveau lieu, le Laboratoire de la Création. Par une heureuse coïncidence, il fut autrefois le château d’eau du Palais-Royal.  

De 18 à 22 heures, les temporalités s’additionnent et se déploient dans l’espace réel et imaginaire des spectateurs. De 18 à 22 heures nous sommes face à une pièce qui se rejoue. L’artiste n’en aura maîtrisé que l’incidence première des matériaux dialoguant ensemble, jusqu’aux possibles accidents : l’effondrement, la déformation, la dissolution.

Où se situe au juste l’accident ? A l’origine, dans la rencontre des mouvements et forces contraires ? Dans sa réalisation effective incontrôlable ? Dans sa nécessaire survenue (la fin) ?

Rien de tout cela n’arrivera peut-être. La constance de l’eau serait alors le seul phénomène physique perceptible. Mais ce qui se (re)joue également dans la brieveté de l’exposition, c‘est la subtile présence à chaque instant de ces temporalités réunies : la durée d’une œuvre qui s’éveille face au spectateur, le flux continu d’un écoulement fatal à la pièce et dont la finalité est à partager entre le hasard et la projection dans l’imaginaire. 

Temps réel d’une modification constamment (im)perceptible et temps projetés font exister cette pièce dans son équilibre fragile. Le temps d’un soir sera son identité temporelle unique ; à défaut d’être ce qui pourrait arriver ou ce qui devrait se passer, l’œuvre la constance de l’eau, est en tout cas, ce soir, ce qui advient.

Maki Cappe

(1) Relatif à l’entropie : terme employé dans une conception héritée de l’artiste Robert Smithson pour parler d’une désorganisation progressive de la matière et, par extension, de l’impact du temps sur la dégradation des constructions humaines les menant vers la ruine et le chaos.