|
LA SOUMISSION
DES ARTISTES
OU
LE DEGRÉ ZÉRO
DU SQUAT
Il
fut un temps où, pour un artiste, le fait de squatter, en
compagnie d’autres artistes, un immeuble ou une friche pour y
installer son atelier, était un acte politique, un acte
d’engagement, un acte de rébellion.
Il
fut un temps où le fait d’être membre d’un
collectif d’artistes-squatteurs était non seulement une
façon de rompre avec l’isolement historique du plasticien
( seul dans son atelier depuis des siècles), mais aussi une
manière de réquisitionner les moyens de production
– et les moyens de monstration-, bref de s’émanciper
de la tutelle qu’exercent les galeries, les musées et
toute la cohorte d’administrateurs, conseillers,
secrétaires et autres curators qui vivent sur le dos des
artistes et qui constituent aujourd’hui ce que l’on appelle
pudiquement l’ingénierie culturelle
(c’est-à-dire tous ceux qui sont là, finalement,
pour encadrer et contrôler les artistes).
Ce temps, qui aura beaucoup fleuri, de manière anarchique au
cours des 25 dernières années (en gros de 1980 à
2005) est semble-t-il aujourd’hui révolu .
Du
moins si l’on en juge par l’étonnante exposition
« Hradacany » dont Libération a cru bon de
devoir rendre compte deux fois en cinq jours (dernier article ,
très élogieux, jeudi 9 mars) . En effet, le lieu dans
lequel se tient cette exposition est un squat, d’une superficie
de plus de 5000 m2, situé au cœur de Belleville, à
Paris . Mais attention, un squat très particulier. Un squat pas
comme les autres : un squat dans lequel, chose étrange, il
est interdit de prononcer le mot squat et où l’on
préfère parler – comme l’indique un des
artistes interrogé la semaine dernière par
Libération - de « laboratoire »
. Je n’ai rien contre le mot «
laboratoire » mais je pense qu’il n’a pas
grand-chose à voir avec le mot « squat » ,
et j’ajoute que si l’on se met à remplacer le mot
squat par le mot laboratoire, on peut tout aussi bien remplacer le mot
« artiste » par le mot « bouffon du
roi » et le mot
« indépendance » par le mot «
degré de soumission » .
Pourquoi pas, après tout ?
Mais cependant, pourquoi tant de haine à l’égard du
mot squat ? Pourquoi tant de honte à l’égard
du mot squat ?
Est-ce
qu’il écorcherait la bouche de ces artistes
fraîchement diplômés des Beaux-Arts ? Est-ce
qu’il serait trop sulfureux ? Est-ce qu’il rendrait
compte d’une réalité que ces artistes ne veulent
pas voir ?
«Oui,
c’est bien cela» répondirent-ils- off the record-
à l’issue de la conférence de presse qu’ils
venaient de donner, au mois de juin dernier, « nous ne
sommes pas un mouvement alternatif »
déclarèrent-ils droits dans leurs bottes « et
nous souhaitons avant tout séduire les institutions »
… » » et surtout », eurent-ils
l’audace de conclure, "nous ne voulons pas effrayer les bourgeois
avec le mot squat" .
Et,
de fait, l’exposition « Hradacany »
présentée actuellement ne risque pas d’effrayer les
bourgeois. D’abord parce que la plupart des artistes qui y
participent sont affiliés à des galeries
branchées, parfois prestigieuses ; que ce sont des
artistes qui veulent « faire carrière »,
qui veulent rentrer dans le système le plus vite possible et qui
n’ont donc pas intérêt à émettre la
moindre critique à l’égard de la politique
culturelle en place . Car de la même manière
qu’aucun homme politique « ambitieux » ne
peut aujourd’hui se permettre de se fâcher avec TF1, aucun
artiste « ambitieux » ne peut se permettre de se
fâcher avec le Ministère de la Culture .(En même
temps objectera-t-on, comment pourrait-on trouver motif à
critiquer la politique culturelle actuelle, elle est parfaite
n’est-ce-pas ?).
On
trouve même, dans cette exposition très proprette, un
récent lauréat du prix Marcel Duchamp ( prix
considéré comme le plus important dans le milieu de
l’art contemporain) en la personne de Mathieu Mercier, qui
s’illustra à l’époque en produisant une
œuvre ultra-violente à l’égard des classes
moyennes inférieures , se moquant de ces classes qui
ne peuvent accéder pour la première fois à la
propriété qu’en achetant un pavillon-standard en
banlieue…
Et
puis elle ne risque pas d’effrayer les bourgeois, car les commissaires
de cette exposition sont eux-mêmes des
|
habitués du Ministère de la
Culture et de la Délégation aux Arts plastiques où l’on trouve, comme
chacun le sait, un certain nombre d’Inspecteurs à la Création – qui
inspectent, qui font leur boulot de flics de l’art ( des commissaires,
des inspecteurs, c’est à cela que ça sert, ou bien ?)- et dont le chef
en titre n’est autre que Bernard Blistène, grand coordinateur de la
grande expo du Grand Palais exigée par le grand Dominique de Villepin…
Car le petit monde de l’art contemporain ne bruit que de cela depuis
plusieurs semaines : la grande expo d’art français, - d’art
national ?- qui se profile et qui aura pour mission de redorer le
blason de Dominique de Villepin, mal en point dans les sondages.
Exposition déjà adoubée par le rédacteur en chef du magazine le plus
influent ( Beaux Arts Mag) qui fait semblant de croire dans son dernier
édito que la notion d’artiste officiel n’existe plus… alors que c’est en
vérité à la plus grande exposition d’art officiel depuis 1972 que l’on
nous propose bientôt d’assister, en grande pompe bien sûr. « De
toutes façons », interrompt Eric Troncy, le plus pertinent des
critiques d’art français, « cela ne sert à rien d’agiter le spectre de
l’exposition de 1972 quand la compromission des artistes avec l’argent
public ne saurait même plus faire débat… » (Magazine, mars 2006).
Quoi qu’il en soit, lorsque Dominique de Villepin apprendra que
certains des artistes qu’il présente travaillent dans des squats, ça va
lui faire tout drôle. A moins qu’il ne l’apprenne pas, que cela lui
soit caché , que le mot squat soit banni des conversations…
Il sera
alors grand temps d’entonner ensemble le refrain un brin
pétainiste «Vive l’art
français !», «Vive la force de
l’art», «Vive Dominique
de Villepin» – qui aura tout de même sorti un
chèque de deux millions
d’euros pour l’occasion-, »Vivent les squats
déguisés en galeries
toutes blanches ».
Nous pouvons être certains qu’il ne manquera
personne au chœur. En tous cas aucun de tous ceux qui se livrent
actuellement à un concours de courbettes, de flatteries, de révérences,
parce qu’ils veulent absolument être « chosis par le Prince » - c’est à
qui rampera le mieux- et qui ont atteint un degré de soumission tel
qu’ils pratiquent l’autocensure avec jubilation.
Triste France où le
degré zéro du squat vient d’être atteint en rigolant.
Triste France où
les directeurs du Palais de Tokyo, eux aussi grand pourfendeurs de
squats devant l’éternel, assument le côté non-démocratique de l’art
contemporain, en déclarant tout de go dans une de leurs dernières
interviews: « L’art n’est pas démocratique, l’art ce n’est tout de
même pas la Poste » (Magazine, novembre 2005).
La Poste étant le
service public auxquels les français sont le plus attachés, on mesure
le mépris à l’égard du peuple qui a animé la politique de messieurs
Sans et Bourriaud pendant quatre ans . On est loin des propos du plus
grand artiste du 20ème siècle, Joseph Beuys : «tout est homme est un
artiste»…
Triste France où ce même Nicolas Bourriaud, concentré
d’intolérance à lui tout seul,se permet de descendre en flèche une
journaliste de Libération sous prétexte qu’elle a daigné ne pas
apprécier sa dernière exposition (Beaux arts magazine, mars 2006)…
Il
n’y a plus qu’à espérer que Dominique de Villepin soit si bas dans les
sondages que même une exposition d’art contemporain gentille, servile,
docile ne puisse le faire remonter…
Mais
cela ne nous consolera pas de voir et de savoir que chez cette jeune
scène émergente française toute prête à satisfaire les désirs du
Prince, jamais le désir d’être acheté n’a été aussi fort, jamais le
désir d’être vendu n’a été aussi fort , à tel point qu’ils sont prêts,
ces artistes, à maquiller la réalité avec certains mots (laboratoire)
et à en taire d’autres( squats, et puis quoi encore … ?).
Y d’la
prostitution dans l’air…bientôt peut-être un grand récit de servitude
volontaire , à paraître chez un éditeur en vogue ?
Gaspard Delanoé
Porte-parole du squat Rivoli
_______________________________
|

"UN CACA POUR DADA"
Afin de
protester dans le désert, l'artiste, installé sur les chiottes, au beau milieu de la circulation, a hurlé
une parole silencieuse, et une fois qu'il a fini son popo, n'a pas
oublié de désodoriser la rue de Rivoli.
(Paris, 27 octobre 2005)
VOTEZ GASPARD DELANOË
LE VRAI DELANOË

|